Avants-propos de De la Terre à la Lune

Lu Xun

Jadis, l’intelligence des Hommes n’était pas épanouie, la nature avait le pouvoir, les monts élevés et les longs fleuves pouvaient tous constituer des obstacles. Ensuite nous avons acquis la connaissance nous permettant de creuser le bois [pour en faire une embarcation] et de le tailler [pour en faire des rames], ce qui marqua le début des transports ; certains étaient à rames, d’autres à voiles, ils se développaient de jour en jour. Il n’y avait que lorsqu’on regardait au loin sur l’océan, là où le ciel et l’eau se confondent, que notre âme et notre corps ressentaient de la peur, ne pouvant y parvenir faute de compétences. Peu après nous conduisions des voitures, des véhicules et navires allant aussi vite que le vent, la domination des Hommes se renforçant chaque jour, tandis que celle de la nature s’amenuisait. Les cinq continents se retrouvaient sous un même toit, les civilisations pouvaient échanger les unes avec les autres, pour former le monde d’aujourd’hui. Mais la nature n’est pas bienveillante, elle limite ce bonheur. Bien que la dangerosité des monts et des fleuves perd de sa force, il reste encore la gravité et l’oxygène qui restreignent les Hommes, et qui rendent impossible le fait de dépasser les limites et de communiquer avec les humains des autres planètes. Enfoncés dans notre geôle obscure, sourds et aveugles, nous nous mentons les uns les autres avec un respect craintif, nous chantons chaque jour les louanges de nos mérites, ce qui rend alors de ce fait les Dieux créateurs heureux, mais l’humanité honteuse. Cependant, les Hommes sont des créatures qui ont la possibilité de progresser, c’est pourquoi une partie d’entre eux est un peu éclairée, ils ne se contentent pas et portent un espoir encore plus grand en imaginant résister à la gravité et passer outre l’oxygène, avancer aussi aisément que le feraient des divinités, sans aucun obstacle. Tel Sieur Peilun [Verne], qui en réalité à l’aide de son esprit combatif, exprime son espoir de voir évoluer l’humain. Toutes choses ont pour motif un idéal et pour résultat une réalisation, comme lorsque l’on plante l’aneth et la fougère-aigle, il y a alors récolte. Plus tard, [l’idéal de] coloniser des planètes et voyager sur la Lune sera forcément mépriser par les petits vendeurs et les enfants ignares, cela est fort courant et ne m’étonnerait guère, car théoriquement, il en sera forcément ainsi. De ce fait, bien que la grande unité de la Terre puisse s’escompter, le désastre des guerres interplanétaires se dessine. Oh là ! La « Terre du bonheur » de Samuel Johnson [1709-1784] et le « Paradis » de John Milton [1608-1674](1), même si nous les cherchons en tout lieu sur Terre, ne resteront que des illusions. Les grands descendants de l’Empereur Jaune peuvent ici s’élever.

Peilun [Verne], de son prénom Charles [Jules], est un grand intellectuel américain [français](2). Non seulement ses recherches sont profondes, mais son idéal est aussi riche.

Lui seul pensa au progrès du monde futur, exprima ses idées géniales et les transposa dans ses ouvrages, qui ont la science pour longitude et les sentiments humains pour latitude. Les séparations et les retrouvailles, le chagrin et la joie, l’exposé du passé et les aventures s’y mélangent tous. S’y mêlent aussi des moqueries et des critiques implicites mais pertinentes. Je suis d’accord pour dire que ceux qui parlent de la Lune au XIXe siècle sont des grands. Cependant, ce que font tous ces rhéteurs ne peut se comparer avec l’écriture, puisque cette dernière doit forcément correspondre au savoir, et n’est pas aussi aisée que cueillir et chasser des plantes et des animaux dans la nature. Alors, au moment des grandes discussions alcoolisées entre amis, certains ont inévitablement recours à des subterfuges dans leurs propos. L’intelligence humaine est limitée, alors que le ciel est si mystérieux, on n’y peut rien. Quant à la vieille manie des romanciers d’avoir souvent recours au charme des personnages féminins pour plaire aux lecteurs, il n’y a que ce roman qui possède trois héros(3) qui constituent un groupe par eux-mêmes, et dans lequel absolument aucune femme ne vient mettre son pied. Mais malgré cela, il reste incroyable et merveilleux, nulle solitude ne se fait ressentir et il est tout particulièrement extraordinaire.

Puisque lorsque nous narrons de façon sérieuse la science, cela ennuie souvent les gens, qui ne finissent pas leur lecture et s’endorment fréquemment. En les forçant à faire ce dont ils n’ont pas envie, cela est bien entendu inévitable. Ce n’est qu’à l’aide du pouvoir du roman, qu’en portant les vêtements de l’artiste Meng(4),  que cela peut aussi imprégner le cerveau sans faire naître aucun ennui, quand bien même l’on explique la science et parle de mystères. Ces enfants et gens ignorants n’ont jamais lu de livres comme le Livre des Monts et des Mers [Shan hai jing 山海经] et les Chroniques des Trois Royaumes [Sanguo zhi 三国志](5), mais sont tout de même capables de reconnaître avec enthousiasme ces territoires où vivent des populations aux longues jambes et à un seul bras(6), et sont capables de prononcer les noms de Sieur Zhou et de Zhuge Liang(7) ; le mérite en revient en réalité à Fleurs dans un miroir [Jinghua yuan 镜花缘] et Les Trois Royaumes [Sanguo yanyi 三国演义](8). Donc pour que [le lecteur puisse] assimiler la science, il faut se débarrasser du sérieux et rendre intéressant, afin d’attirer son regard et de lui faire comprendre, qu’il ne s’épuise pas à penser, ce qui lui permettra forcément d’obtenir quelques connaissances sans s’en rendre compte, de briser les superstitions ataviques, de parfaire la pensée, et de suppléer la civilisation ; la grandeur du pouvoir [du roman] est ainsi ! Dans la littérature chinoise, des livres tels que les romances, les romans historiques, les romans policiers, et les romans de l’étrange, sont très nombreux(9). Tandis que seuls les romans scientifiques sont aussi rares que la corne de Qilin(10) ; ce qui est l’une des raisons pour lesquelles notre savoir est étroit et limité. Donc, si nous voulons combler le manque du monde de la traduction d’aujourd’hui, et guider le peuple chinois vers le progrès, il faut forcément commencer par les romans scientifiques.

Le livre original de De la Terre à la Lune, a été traduit en japonais par Sieur Inoue Tsutomu [1850-1928], avec un total de vingt-huit chapitres, et ressemblait à un essai. J’ai raccourci ce qui était trop long et ai complété ce qui était trop court, et suis arrivé à quatorze chapitres. J’avais à l’origine l’intention de le traduire en langue vernaculaire, mais en n’utilisant seulement ce registre de langue, je trouvais cela encore trop long, c’est pourquoi j’ai utilisé la langue littéraire(11), afin de réduire sa longueur.

J’ai supprimé et légèrement modifié les propos insipides et ceux qui ne convenaient pas aux Chinois. Je sais que les critiques concernant sa complexité et sa longueur seront inévitables. Le titre original du roman était De la Terre à la Lune en quatre-vingt-dix-sept heures et vingt minutes, que j’ai aussi simplifié en Le Voyage sur la Lune [De la Terre à la Lune].

J’écris dans une auberge de Tokyo, Japon, au début de l’automne 1903.

※        ※         ※

(1) La « Terre du bonheur » fait ici référence au roman Rasselas (Histoire de Rasselas prince d’Abyssinie) de Samuel Johnson, quant au « Paradis », il fait référence aux deux poèmes de John Milton, Paradise Lost (Le Paradis perdu) et Paradise Regained (Le Paradis retrouvé).

(2) Lu Xun traduisit De la Terre à la Lune à partir d’une version japonaise, elle-même traduite à partir d’une version anglaise. Il est donc fort probable que le nom et la nationalité de Jules Verne furent modifiés par inadvertance au cours des différentes traductions. Nous pouvons également mentionner la traduction de Voyage au centre de la Terre, également réalisée par Lu Xun dans les mêmes conditions, dans laquelle Jules Verne se voit renommé Weinan 威男 et devient anglais.

(3) Impey Barbicane, Michel Ardan et le capitaine Nicholl, qui sont les trois personnages que seront envoyés sur la Lune, tirés par un canon.

(4) You Meng yiguan 优孟衣冠 fait référence à un épisode mentionné dans les Mémoires historiques, Shiji 史记, de Sima Qian 司马迁 (145-86 av. J.-C.). Après la mort du ministre du royaume de Chu 楚 (VIIIe siècle-223 av. J.-C.), Sun Shu’ao 孙叔敖 (630-593 av. J.-C.), son fils Sun An 孙安 se retrouva dans le dénuement le plus complet, Meng, artiste au service du roi, enfila alors les vêtements de Sun Shu’ao, imita ses manières, et se rendit devant le roi Zhuang de Chu 楚庄王. Celui-ci fut fort surpris, croyant à tort que Shu’ao était revenu à la vie, ce dont Meng profita pour le conseiller habilement, permettant à Sun An d’obtenir un territoire et de conserver sa richesse. Cette expression sera plus tard utilisée pour décrire le fait de se déguiser en quelqu’un d’autre, et ici le fait de déguiser le savoir scientifique en roman scientifique.

(5) Le Shan hai jing 山海经 est un recueil de données géographiques et de légendes de l’antiquité chinoise. Sanguo zhi 三国志 est la chronique historique officielle couvrant la fin des Han et la période des Trois Royaumes.

(6) Les populations aux longues jambes, changgu 长股, et à un seul bras, qigong 奇肱, font références aux territoires d’outre-mer étranges et extraordinaires décrits dans le Livre des Monts et des Mers et dans le roman Fleurs dans un miroir.

(7) Sieur Zhou, Zhou Lang 周郎, nom d’usage de Zhou Yu 周瑜 (175-210), était un stratège militaire de la fin des Han et du début de la période des Trois Royaumes. Zhuge Liang 诸葛亮 (181-234), était lui aussi un célèbre stratège de l’époque des Trois Royaumes qui s’était allié à Liu Bei 刘备 (161-223).

(8) Jinghua yuan 镜花缘 est un roman de Li Ruzhen 李汝珍 (1763-1830) qui relate des voyages dans des pays fantastiques, dont l’un est un royaume peuplé uniquement de femmes. Sanguo yanyi 三国演义 est quant à lui un roman historique de Luo Guanzhong 罗贯中 (1280-1360), et fait partie des Quatre Livres Extraordinaires de la littérature chinoise, Si da qishu 四大奇书.

(9) Respectivement, en chinois, yanqing xiaoshuo 言情小说, tangu xiaoshuo 谈故小说, cishi xiaoshuo 刺时小说, et zhiguai xiaoshuo 志怪小说.

(10) Le Qilin 麒麟 est un animal fabuleux issu de la mythologie chinoise qui apporterait le bonheur. Il a l’apparence d’un cerf, pourvu cependant d’écailles, et possédant deux cornes.

(11) Le chinois vernaculaire, ou baihua 白话, est un style linguistique de la langue chinoise écrite basé sur le mandarin parlé. Depuis les années 1920, le baihua est le style d’écriture le plus usité en Chine, succédant au chinois littéraire, ou wenyan 文言, qui est l’ancien usage écrit d’expression de la langue chinoise depuis la fin de la dynastie Han.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s