A propos de la pensée et des frontières de la science-fiction chinoise contemporaine

Auteur | Tang Zhesheng 汤哲声

Résumé du contenu : le présent article estime que la science-fiction chinoise contemporaine est entré dans un nouveau stade de développement, qui se manifeste de la façon suivante : l’homme lui-même est le point de départ de la pensée science-fictionnelle ; la crise de la science suscite la prise de conscience de l’humanité ; la narration de genre et la narration moderniste renforcent la littérarité des romans. Ces trois manifestations caractéristiques posent deux questions : la première est la double préoccupation du développement technologique : le soucis progressiste du développement technologique et le soucis du bonheur de l’existence humaine ; la deuxième est comment les romans de genre dépassent leur pensée créatrice originelle, et se dirigent vers une narration moderniste. La science-fiction contemporaine chinoise s’est déjà fondue dans le courant de création de la science-fiction mondiale, et possède aussi ses propres réflexions et caractéristiques chinoises. En comparaison avec la science-fiction de n’importe quelle période de Chine, la science-fiction actuelle est beaucoup plus sérieuse et grave à la lecture, et aussi beaucoup plus profonde. Bien qu’il y ait moins d’enthousiasme et d’idéalisme, et qu’elle soit remplie d’inquiétudes et d’angoisses, elle exprime des idées essentielles humainement orientées.

En tant que trois écrivains représentatifs de la science-fiction contemporaine chinoise, Liu Cixin 刘慈欣 (1963-) a attiré tous les regards avec son San ti 三体 (Les Trois corps), Wang Jinkang 王晋康 (1948-) a inondé le marché avec sa série de romans très travaillée, et Han Song 韩松 (1965-) a captivé les yeux des lecteurs avec son style singulier. Ils ont étaient surnommés les « Trois Mousquetaires » de la littérature de science-fiction chinoise contemporaine. Leurs œuvres ont clairement emporté la création de science-fiction chinoise vers un nouveau stade. Ce qu’il y a d’intéressant c’est que le style de ces trois auteurs est si différent : l’un est distingué, grand, beau, et d’une énergie grandiose ; l’autre est délicat, méticuleux, significatif et aux longues réflexions ; le troisième est quant à lui troublant, bondissant, original et mélancolique. Ce qui mérite réflexion c’est que ces trois auteurs aux styles différents expriment dans leurs œuvres de nombreuses aspirations similaires. D’après moi, ces aspirations similaires sont justement la nouvelle création et les nouveaux changements de la littérature de science-fiction chinoise ; sont justement le signe que la science-fiction chinoise entre dans une nouvelle étape, et c’est justement ces questions que cet article va traiter.

La pensée est encore la pensée

Dans le premier volet de San ti, Liu Cixin narre une histoire comme celle-ci : lors de la décomposition d’une formule, les autres diraient « cette formule est très ingénieuse », alors que la fille de Ye Wenjie, Yang Dong, dirait « cette formule est très belle », elle considère la formule comme un joli bouquet de fleurs sauvages ; lors de l’appréciation d’une musique, les autres diraient qu’elle les enchante, alors que sa réponse serait : un géant érige sur le sol une maison énorme et très compliquée, le géant l’érige pierre par pierre, la musique est finie, la grande maison est elle aussi érigée1. Liu Cixin essaie, à travers cette histoire, d’exprimer le fait que Yang Dong possède une pensée si différente des autres, en tant que descendante d’expert en objets célestes, et ce pour expliquer les possibilités qui ont fait qu’elle soit devenue physicienne. Cependant, l’inspiration qu’il nous donne est : si l’on veut créer, si l’on veut réussir, alors se débarrasser du vieux mortier et exposer une pensée différente des autres est ô combien important. La science-fiction chinoise contemporaine présente cette particularité.

Réfléchir aux questions existentielles d’après le point de vue de l’humanité est le point de départ du déploiement de l’imagination de la science-fiction chinoise contemporaine. Si l’on considère la science-fiction comme un bateau, la science-fiction avait déjà débarqué en Chine à la fin des Qing et au début de la République. A cette époque, il n’y avait pas seulement un grand nombre de traductions d’ouvrages de science-fiction, la création de science-fiction par des Chinois commença elle aussi à se mettre en mouvement. Si l’on regarde les cent années de création de science-fiction chinoise, on remarque qu’il y a, grosso modo, trois points de vue : le premier est la conscience nationale, qui est justement l’imagination de la science-fiction du point de vue de la Chine qui permit aux Chinois d’acquérir un éveil de la pensée, et qui permit à la Chine d’obtenir une grande aide pour son développement. A la fin des Qing et au début de la République, le personnage de Yu 余 dans Xin Faluo xiansheng tan 新法螺先生谭 de Xu Nianci 徐念慈 vit sur Vénus la « technique du changement de cerveau », huan nao shu 换脑术, et il pensa tout d’abord à changer le cerveau des citoyens chinois, « Pour ce qui est des entêtés qui sont profondément entachés par le vice dans mon pays, je vais aussi leur laver la moelle et les raser, ainsi ils auront un nouveau visage ». Après être monté aux Cieux et redescendu sur Terre, Yu dans le roman souhaita finalement ouvrir à Shanghai une « classe d’étude sur l’électricité cérébrale », naodian xuexi ban 脑电学习班. (Donghai juewo 东海觉我 [Xu Nianci], Xin Faluo xiansheng tan. Shanghai : Shanghai xiaoshuo lin, 1905). Shanhudao shang de siguang 珊瑚岛上的死光 publié dans les années 1980 par Tong Enzheng 童恩正 eut une très grande influence. Il raconte l’histoire d’un scientifique rentré au pays après l’obtention de son diplôme, qui se voit entravé par une force mauvaise. Sa pensée de base est encore la conscience nationale. La conscience nationale de la science-fiction chinoise est la réaction instinctive de la Chine face à la situation réelle de la faiblesse du pays et de la pauvreté du peuple, et possède une énergie instinctive violente du désir de changement et de puissance. Le deuxième est la vulgarisation scientifique pour la jeunesse. L’auteur de science-fiction Xiao Jianheng 萧建亨 a déjà fait un résumé imagé de ce genre de pensée créatrice : « n’importe quelle œuvre ne peut jamais se soustraire à un passage de ce genre : le vieux professeur grisonnant, ou le jeune ingénieur qui porte des lunettes, ou alors un vieux grand père qui sait tout sur tout qui donne un cours aux enfants. Vient alors l’incompréhension, puis la réponse à l’énigme est finalement dévoilée ; vient l’aventure, puis vient une visite ; ou alors c’est tout simplement un récit de visite du début à la fin. Un « petit imbécile » sans la moindre connaissance, ou alors un journaliste curieux sur tout, et un vieux professeur savant qui parle de science en jouant au jeu des questions-réponses. Le récit de visite, le récit d’incompréhension, et le dévoilement de la réponse à l’énigme sont tous devenus des fourreaux de création desquels on veut se défaire, mais dont on ne peut se défaire. »2. Pourquoi ne peut-on pas se défaire de ce genre de fourreau de création ? Cela a effectivement un rapport avec ce que promeut l’État. Le 16 septembre 1955, le Quotidien du Peuple publiait son éditorial, « Daliang chuangzuo, chuban, faxing shaonian ertong duwu 大量创作,出版,发行少年儿童读物 », tandis que, le même temps, l’autorité centrale lançait son appel pour « avancer vers la science », xiang kexue jinjun 向科学进军. Dans un tel contexte d’époque, la vulgarisation scientifique pour la jeunesse vint tout naturellement au moment historique opportun. Le troisième est le réconfort scientifique. Depuis les années 1980, la science-fiction chinoise commence à établir l’angle de la pensée humaine, la science en tant que correspondance et référentiel de l’humanité, est comme le printemps qui réconforte l’âme humaine ou comme une lampe brillante qui guide l’humanité sur le chemin qu’elle emprunte. Liu Cixin 刘慈欣 (1963-) l’exprima assez bien : « dans la science-fiction de cette époque, les extra-terrestres apparurent tous avec l’image d’un visage accueillant, et guidèrent, avec une bonté et une tolérance dignes de Dieu le père, le groupe d’agneaux égarés qu’était l’humanité. »3. La science-fiction chinoise actuelle est la continuité de cette réflexion humaine des années 1980, mais les extra-terrestres et les découvertes scientifiques ne sont plus des printemps ou des lampes, mais amènent l’humanité à sa mort, et se substituent aux démons. Le niveau d’intelligence et technologique du monde des Santi, sous la plume de Liu Cixin, sont plus élevés que ceux de l’humanité, mais s’ils volent vers la Terre ce n’est pas pour sauver l’humanité, mais c’est pour s’emparer de cette planète. Pour Wang Jinkang, qui excelle dans l’écriture de la conscience de vie, ces êtres maîtrisant une excellente technologie devinrent, sous sa plume, des êtres psi, qui n’apportent pas le bonheur à l’humanité, mais qui, en revanche, deviennent tous sans exception des meurtriers détruisant les règles d’existence de l’humanité et l’ordre de la vie humaine. Han Song est plus pessimiste, il s’inquiète profondément de cette humanité vivant dans un monde facilité par la science. L’humanité ne pourrait-elle pas sortir de son propre chemin de développement et se transformer ? L’homme n’est plus l’homme, c’est une fin très effrayante. La science n’est plus une aide au développement humain, mais est un obstacle à son développement, voire même une force destructrice. Ce genre de créativité suscite de nombreuses réflexions : quelle est la véritable vie saine de l’humanité, est-ce une vie de pensée humaine et de relations humaines, ou est-ce une vie de pensée scientifique et de relations scientifiques ? Quelle est la véritable vie de la civilisation humaine, est-ce suivre l’ordre établi par l’humanité, avec cependant sa société instinctive détestable avec ses crimes de toutes sortes et ses violations incessantes de la loi, ou est-ce une société scientifique de bon augure mais contrôlée, sans crime et sans intérêt personnel ? Quelle est la véritable vie de l’espèce humaine, est-ce être sujet au cycle des vicissitudes de la vie et aux ressentis de la jeunesse et la vieillesse, de la vie et la mort, ou est-ce un monde de plaisir éternel, et où l’on peut jouir du bonheur de l’immortalité ? L’humanité a sa propre habitude de vie, a ses propres règles d’existence, a son propre ordre de développement, a ses propres joies et ses propres souffrances, la science ne peut que maintenir ces règles humaines, être au service de ces règles humaines, n’importe quelles forces souhaitant s’approprier le droit humain et changer les règles humaines sont toutes mauvaises ! Cela est probablement l’idée que veut faire passer la science-fiction chinoise actuelle auprès des gens.

Le développement scientifique trouva une raison qui paraît rationnelle à l’établissement de l’espace fictif ainsi qu’aux réflexions de la crise scientifique. La science-fiction crée toujours un ou plusieurs espaces fictifs à l’extérieur de la société réelle. L’espace fictif est le double référent de la société réelle, il joue toujours le rôle de guide ou de rival de la société réelle. Le problème est comment la société réelle se lie-t-elle avec l’espace fictif ? Les techniques souvent utilisées par la science-fiction chinoise sont le rêve (tel que Xinye sou bu yan 新野叟曝言 de Lu Shi’e 陆士谔), ou bien le tunnel temporel (comme dans Xin Shitouji 新石头记 de Wu Jianren 吴趼人), etc… Ces liens côtoyant l’absurde et aux techniques extrêmement rigides font que les gens doutent souvent de la légitimité de l’espace fictif, qui est souvent considéré comme une création subjective manquant de fondements scientifiques. Ce que dénoncent encore plus les gens c’est que les mêmes méthodes de liens sont souvent utilisées par la « littérature de l’illusion », xuanhuan xiaoshuo 玄幻小说, et les « romans de voyage dans le temps », chuanyue xiaoshuo 穿越小说, et qu’il est donc très difficile d’établir une frontière entre la science-fiction et la littérature de l’illusion et les romans de voyage dans le temps. Le développement actuel de la science fournit, avec sa mysticité, les bases de l’espace fictif de la science-fiction. Par exemple, en tant qu’importantes inventions scientifiques humaines, l’ordinateur et internet sont déjà devenus la voie et la fenêtre pour comprendre la société et pour assurer la connaissance dont l’humanité ne peut se passer, il est très difficile d’imaginer à quoi ressemblerait la société humaine d’aujourd’hui sans ordinateur et sans internet. La mysticité de l’informatique fournit les bases au changement du monde virtuel de la science-fiction chinoise actuelle. Juedou zai wangluo de Xing He, Shubiaodian de Wu Yan4 sont tous d’excellents romans liant ensemble, à l’aide de l’informatique, la société réelle et le monde virtuel, et Liu Cixin a aussi bien écrit l’informatique comme un point de liaison entre la société réelle et le monde virtuel, que comme un champ de bataille où les terriens et les hommes du cosmos s’affrontent. La trilogie San ti utilise presque tout le temps toutes sortes de technologies informatiques, comme les jeux en ligne, les ondes internet et les impulsions du réseau, pour achever la transformation de la société terrienne et du monde des Santi, et utilise l’informatique pour dévoiler les suggestions, les menaces, les luttes et les duels entre les terriens et les Santi. L’ordinateur peut non seulement rivaliser avec le cerveau humain, mais son degré de précision pour la transmission des informations peut aussi dépasser celui du cerveau humain. La complexité des informations et la prodigiosité produites par l’ordinateur et l’informatique provoquèrent des soupirs d’émotions chez l’humanité, voire même de l’inquiétude. L’utiliser comme point de liaison entre la société réelle et le monde virtuel revêt non seulement un caractère scientifique et prodigieux, mais, le plus important reste encore la rationalité du sentiment de crise qu’il produit chez l’humanité. Si nous disons que l’informatique est encore un lien aux propriétés physiques tangibles, le lien dans les romans de Wang Jinkang présente une forme chimique invisible, voilà un écrivain émérite. Il applique à la société humaine de nombreux principes scientifiques comme la bionique, la génétique ou la cytologie, et déploie sur cette base la pensée scientifique. Par exemple, son Yi sheng 蚁生5 applique l’organisation et la structure sociale du royaume des fourmis à la société humaine ; Shengming zhi ge 生命之歌applique les principes de la génétique et de la cytologie à l’aliénation humaine, apparaissent alors la société idéale, la vie de millionnaire, l’immortalité que désire ardemment obtenir l’humanité, et qui se basent qui plus est sur la science. Le développement de l’humanité lui-même est justement la variation et le perfectionnement constant dans l’imitation. Par conséquent, le point d’attache des romans de Wang Jinkang n’a pas de forme, mais pénètre dans la moelle. Ce qu’il y a de particulier, c’est qu’a contrario de l’espace binaire de la société réelle et du monde virtuel constitué par Liu Cixin, le lien dans les romans de Wang Jinkang s’est formé peu à peu dans la vie réelle de l’humanité, le point de divergence de sa pensée scientifique se présente sous plusieurs dimensions, l’humanité est encore l’humanité, mais son comportement a changé, sa forme a changé, le réel et le fictif, l’objectif et le subjectif, l’individu et la collectivité se sont alors mélangés, le vrai, le bon et le beau et le faux, le mauvais et le laid, l’idéal et le désir, la justice et le vice se sont brassés ensemble, le comportement et la forme de l’humanité vient de son instinct, la modification de son comportement et de sa forme vient de la modification génétique de l’humanité, ils ont tous une base scientifique. Une telle pensée apporte un charme particulier aux romans de Wang Jinkang. Liu Cixin met tous ses efforts dans le macroscopique, Wang Jinkang dans le microscopique, et Han Song exprime une inquiétude profonde concernant la société réelle dans laquelle nous vivons. Sa réflexion est directement liée avec la vie facilitée que nous a fourni la science. Le métro et le train à grande vitesse nous ont apporté de la commodité, mais chaque jours des centaines de millions de personnes s’enfoncent sous terre, des centaines de millions de personnes se déplacent, installés dans des objets en forme de boîte, les relations sociales humaines connaissent des changements, et ces relations sociales humaines en plein changements influencent directement les gènes humains. En regardant notre vie quotidienne, en réfléchissant aux inquiétudes exprimées par Han Song, nous serions surpris à en avoir des sueurs froides dans tous le corps.

Pour la science-fiction, la « science » est la particularité, la « fiction » est le niveau, la pensée est l’essence, la « fiction » de haut niveau se construit sur la pensée logique et vive, la science-fiction chinoise contemporaine est arrivé à une nouvelle frontière.

La science n’est pas la science

Qu’est-ce que la science ? C’est une question à laquelle la science-fiction est obligée de répondre. D’une manière générale, la science-fiction apporte toujours sa propre réponse à partir de deux aspects. Le premier est l’interprétation imagée du rôle de la science, le deuxième est la description imagée de la société scientifique. La création de science-fiction de la Chine actuelle a un nouveau point de vue sur ces deux questions.

Quelles fonctions a la science ? La science est le mode de vie de la civilisation, si on la maîtrise on devient alors un « nouveau peuple ». Voici la réponse faite par l’auteur de science-fiction de la fin des Qing 清 (1644-1911), Xu Nianci 徐念慈 ; la science est une technologie de pointe, si on la maîtrise on peut alors devenir une grande puissance. Voilà l’imagination débridée de grande puissance de l’auteur du début de la République, Lu Shi’e 陆士谔 ; la science est un outil énergétique puissant, si elle est utilisée par des gens mauvais, elle pourrait anéantir l’humanité et devenir une mauvaise technologie. Voilà l’avertissement lancé par les auteurs de science-fiction des années 1930-1940, Xu Zhuodai 徐卓呆 et Gu Junzheng 顾均正 ; la science est un savoir, si on la possède on peut alors être intelligent. Voici le résultat social que les auteurs des années 1950-1960 se sont efforcés de poursuivre. La science est une voie importante de modernisation du pays, si on la possède le pays pourra être prospère et le peuple heureux. Voilà les perspectives idéales exprimées par les œuvres des auteurs de science-fiction chinois des années post-1970… Suivant le développement et la transformation sociale, et la demande de changement idéologique, la fonction de la science dans les mains des auteurs de science-fiction chinois se trouvaient, du début à la fin, dans un état de changement. Cependant, la science resta, malgré tous ces changements, une sorte d’outil, maîtrisé par l’humanité, qui était une aide au développement humain et une voie de développement social. Les auteurs de science-fiction chinois actuels ont exprimé une proposition tout à fait différente de la théorie de l’outil : la science est un instinct d’introspection humain, son processus de formation, de développement et de maturation est un processus d’auto-anéantissement graduel de l’humanité. Dans Juedou zai wangluo 决斗在网络 de Xing He 星河, ce qui lutte contre « moi » est un virus informatique, mais ce qui donna naissance à ce virus informatique est l’instinct humain d’espionnage des secrets d’autrui, par conséquent, le roman dégage une conclusion : « moi » est lui-même un virus informatique, « nous pensons qu’il est possible aujourd’hui qu’une partie de l’ADN à l’intérieur de l’humanité vient du virus. On peut imaginer qu’auparavant, durant la Haute Antiquité, un virus de l’époque a déjà inséré dans l’ADN de nos ancêtres son propre modèle héréditaire. Le combat entre l’humanité et le virus durera encore longtemps, et qui en fin de compte gagnera le gros lot est très incertain… »7. Le « je » qui lutte contre le virus dans le roman est justement « moi-même » qui lutte contre « moi-même ». Une même proposition apparaît dans Chun dao Liangshan 春到梁山8. La poursuite scientifique est comme « l’histoire du Mont Liang », Liangshan gushi 梁山故事. C’est un modèle fixe et aussi une répétition sans limite et sans fin, mais tout cela n’est qu’illusoire, c’est « lui qui s’est lui-même crée ». Parmi les nombreux auteurs, on retrouve certainement Wang Jinkang qui écrit de la façon la plus profonde concernant cette proposition. L’origine de la vie et l’excavation de l’énergie sont l’objectif instinctif de la recherche scientifique humaine, et pour prouver la légitimité de l’origine de la vie et de la recherche scientifique sur l’énergie, il faut obligatoirement une vérification scientifique. Les robots devinrent alors la meilleure confirmation. Cependant, une fois que le bon mot de passe qui confère la vie est entré dans les robots, ils l’emportent inévitablement sur l’humanité avec leur pureté et leur rigueur, voire même l’anéantissent. D’une part c’est la recherche instinctive d’introspection de l’humanité, d’autre part c’est l’auto-anéantissement de l’humanité, voilà la question que pose son chef-d’œuvre Shengming zhi ge 生命之歌 (La Chanson de la vie). Cette même réflexion se manifeste de façon encore plus admirable dans un autre de ses romans, Shengsi zhi yue 生死之约 (Le Rendez-vous de la vie et de la mort)9. L’écrasante majorité des gens souhaite être immortelle, l’étude du « gène d’immortalité », Shouming jiyin 寿命基因, est donc devenue une question scientifique à la mode. La question est si les Hommes peuvent vraiment devenir immortels, comment serait alors ce monde ? Dans ce roman, Xiao Shuihan 萧水寒, qui vécut 170 ans, et qui a encore pu se marier et avoir des enfants, fait effectivement envie, mais il s’est malgré tout suicidé et a emporté à jamais avec lui le secret de l’immortalité. La raison est à la fois simple et grave : si tout le monde est immortel, « le monde se renversera, l’ordre de la société humaine s’effondrera. Qui ne veut pas devenir immortel ? Quel genre de personnes a les capacités requises pour obtenir ce privilège ? Si l’humanité toute entière devient immortelle, comment feront les générations futures ? Une civilisation qui reste inchangée dans la composition de ses membres ne stagnerait-elle pas dès lors ? »10. Ceci est une question posée à ces gens en quête d’immortalité, mais n’a jamais été une question posée sur la fonction de la science. Cette même question apparaît dans les romans de Han Song, le train à grande vitesse et le métro sont le signe majeur du développement scientifique de la société humaine. Cependant, ils ont placé la vie des Hommes dans un tout nouvel espace étroit et étouffant, ce qui a eu pour résultat l’étroitesse et l’étouffement de la morale et de la pensée psychologique des Hommes, ils se produisit une déchirure et une déformation, l’humanité, dans la recherche scientifique, s’est poussée elle-même sur le chemin de la mutation, voire même de l’anéantissement, ce qui rend la lecture terrifiante !

A quoi ressemblent les sociétés scientifiques dans les romans ? Après l’introduction des œuvres de Jules Verne en Chine durant la période de la fin des Qing et du début de la République, les structures sociales idéales des utopies hédonistes de Jules Verne sont toujours devenues le point de départ du déploiement imaginaire des auteurs de science-fiction chinois, que ce soit des cultures matérielles extrêmement riches, comme le monde lunaire au sol de cristal et aux arbres d’émeraude ou le monde jupitérien au sol d’or et de diamants dans Xinye sou pu yan de Lu Shi’e ; ou que ce soit des sociétés extrêmement civilisées, puissantes et prospères, comme le « royaume civilisé », wenming jingjie 文明境界, dans Xin shitouji de Wu Jianren. Le degré de civilisation, ainsi que le puissance et la prospérité des sociétés scientifiques, veulent justement faire ressortir l’ignorance et le retard de la société humaine, et ainsi inciter les terriens à atteindre l’autre rive via le développement scientifique. Les œuvres de science-fiction chinoises de ces cent dernières années ont quasiment toutes cette conception de la société scientifique. Cette conception a été renversée par Liu Cixin et Wang Jinkang. Quel monde est le monde des Santi dans San ti de Liu Cixin ? D’après les dires de leur chef d’État : « La civilisation Santi est aussi une communauté qui se trouve en pleine crise existentielle. Son désir de possession d’un espace vital est aussi fort et illimité que mon désir matériel de l’époque. Il est absolument impossible de partager ce monde avec les terriens, et il n’y a pas d’autres choix que d’anéantir sans hésitation la civilisation terrienne pour posséder complètement le système planétaire de cet espace vital. »11. Voici une mauvaise communauté remplie de mauvais désirs. Leurs désirs sont non seulement mauvais, mais la manière de conquérir la Terre du monde des Santi est elle aussi extrêmement vile. Ils utilisèrent trois procédés contre la civilisation terrienne. Le premier est « entacher », ranse 染色, autrement dit ils ont utilisé leur science et leur technologie pour produire un effet secondaire, et créer, chez le public, de la peur et de la répugnance envers la science, avec par exemple la pollution. Le deuxième est le « miracle », shenji 神迹, autrement dit ils ont fait l’exposition d’une force surnaturelle aux terriens, afin que ceux-ci leur vouent une admiration semblable à celle d’un Dieu. Le troisième est « l’asphyxie », zhixi 窒息, autrement dit ils ont enfermé la science humaine dans son niveau actuel. Le quatrième est la « stérilisation », jueyu 绝育, afin que les terriens cessent de se multiplier, jusqu’à les anéantir. Ce n’est pas le paradis, ce ne sont pas des anges, mais ce sont des démons, la civilisation des Santi est une « kakóstopie », etuobang 恶托邦. Si l’on considère la société scientifique sous la plume de Liu Cixin comme très énervante, celle des romans de Wang Jinkang est quant à elle effrayante. Une société totalement altruiste, désintéressée, qui a le sens du sacrifice, disciplinée et travailleuse a toujours été la société scientifique idéale recherchée par les Hommes. Mais si une telle société existait, comment cela serait ? Une telle société est décrite dans son roman Yi sheng 蚁生. Cette société est heureuse et altruiste, cependant, elle s’est fondée sur le contrôle et la paralysie de la pensée. Le problème est comment faire si l’on perd la source de ce contrôle ? Comment faire si une partie de la population est contrôlée, et une autre redevient lucide ? Et comment faire si le degré de contrôle d’une partie de la population est plus grand, alors que le degré de contrôle d’une autre partie de la population l’est moins ? Le roman expose une telle image : une lutte et un déchirement mutuel allant jusqu’à la mort. La société scientifique est-elle justement une bonne société ? Liu Cixin et Wang Jinkang répondent en chœur : non !

Concernant un telle présentation du rôle de la science et de la société scientifique, les auteurs de science-fiction chinoise contemporaine ont en réalité posé deux grandes questions : la première est une conception scientifique de l’humanisme, et la deuxième est la règle de la survie de l’humanité.

Dans l’univers, l’être vivant le plus remarquable est l’Homme, la plus belle des sociétés est la société humaine, l’évolution la plus scientifique est le développement humain selon ses propres règles, comme par exemple les principes mis en lumière par Wang Jinkang dans Yi sheng : « Et il n’y a pas de machine fiable pour continuer à produire un Dieu bon et désintéressé. […] L’humanité de nature égoïste, avec ses conflits et ses obstacles, arriva finalement jusqu’à la société civilisée d’aujourd’hui, et est manifestement plus bonne et à la nature plus altruiste que lors de l’époque barbare, ce qui veut dire que la création de Dieu est encore efficace. »12. Si l’on change les gènes humains, si l’on change les règles de la société humaine, si l’on change la loi de l’évolution, ce n’est pas le bonheur humain mais c’est la blessure humaine, qui mène inévitablement à la fin à la destruction de l’humanité. En partant d’une telle base, la science ne pourra toujours qu’être l’outil de l’humanité, qu’être au service de l’humanité. N’importe quelle science souhaitant modifier les gènes humains est nécessairement mauvaise. Le développement scientifique ne pourra toujours qu’être contrôlé par le développement humain. N’importe quel progrès scientifique souhaitant dépasser le développement humain est lui aussi mauvais. L’humanité, il n’y a que l’humanité qui est l’âme de tous les êtres, qui est le maître de l’univers. Si l’humanité rentre en collision ou en conflit avec une autre espèce intelligente, qui gagnera ? L’humanité ! La flotte des Santi décrite comme si puissante dans le premier tome de San ti, a déjà été vaincue par l’humanité dans le deuxième tome. Après le réveil de la logique qui avait été gelée et qui avait pour but de préserver les gènes humains, ce que l’on entend c’est : le vaisseau spatial humain est beaucoup plus féroce que celui des Santi. Il est non seulement beaucoup plus féroce, mais aussi plus puissant, les vaisseaux des Santi étaient déjà devenus rares, en déroute totale. L’humanité gagna.

Puisque la société scientifique est une entité pleine de désirs et de teintes, comment la société humaine pourrait-elle entrer en contact avec une telle entité ? Comme Liu Cixin s’en inquiète : « Je pense qu’il est complètement possible qu’une civilisation cosmique sans morale existe, comment la civilisation humaine morale pourrait-elle survivre dans un tel univers ? »13. A partir de cela, il propose le thème de « morale cosmique », yuzhou daode 宇宙道德. L’essence de ce thème est une question de relation. Il utilise la situation d’un visionnage d’un match de football à distance, et présente de façon imagée sa « morale cosmique » : « c’est justement comme regarder un match de football depuis la dernière rangée d’un stade, les mouvements techniques et complexes des joueurs eux-mêmes sont déjà dissimulés par la distance, sur le terrain n’apparaît qu’une matrice changeant sans cesse constituée de seulement vingt-trois points (il y a un point particulier qui est le ballon, parmi les jeux de balles, seules les compétitions de football montrent une structure mathématique aussi distincte, c’est peut-être l’un des charmes de ce sport) ». Pointillisme, changement, allées et venues, compétition, la poursuite de la victoire, l’enthousiasme, l’harmonie totale, mais tout cela se déroule dans des règles du jeu reconnues par les deux parties, c’est cela la « morale cosmique » de Liu Cixin. Sa trilogie San ti écrit les relations entre la civilisation humaine et la civilisation des Santi, ainsi que leur développement, c’est la déduction de sa « morale cosmique ». La société scientifique sous la plume de Wang Jinkang est le résultat de l’aliénation de la société humaine, il ne met pas l’emphase sur les relations, mais sur la restriction. Si on peut la restreindre, la société scientifique est alors saine, si on ne peut la restreindre, la société scientifique est alors vicieuse. En ce qui concerne la façon d’agir face à la société scientifique qu’on ne peut restreindre, la solution de Wang Jinkang est : interrompre son développement, voire même l’anéantir. En comparaison, Han Song est bien plus pessimiste, il pense que le désir de développement technologique de la société humaine ne peut être stoppé, que la tragédie apparaîtra sans cesse, ce qui est la fatalité qui frappe le développement de l’humanité. Le personnage principal du roman Gaotie 高铁 (Train à grande vitesse), Zhou Yuan, recherche dans un train rapide sa femme disparue, et découvre que le train rapide est un univers artificiel, que les gens qui y vivent sont tous très étranges. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que Zhou Yuan 周原, durant la recherche de sa femme, a eu un enfant avec l’intendante du train, nommé Zhou Tiesheng 周铁生, et après avoir grandi, Zhou Tiesheng répète la vie de Zhou Yuan : rechercher son père. Des doutes apparurent entre père et fils durant ces recherches, et à la fin le fils tue contre toute attente le père. Aller et venir en suivant un cycle, ne cesser de chercher et rechercher, pour avoir comme résultat la déformation de l’âme, jusqu’au déroulement de la tragédie. Pour Han Song, la soi-disant « morale cosmique » ne peut fondamentalement pas s’ériger, parce que l’élan de recherche scientifique des Hommes ne peut être éteint.

Depuis longtemps, une importante norme dans la critique de la science-fiction est : elle peut prédire les perspectives du développement scientifique, ou ses prédictions scientifiques sont souvent confirmées par le développement scientifique. C’est une norme critique positiviste, c’est un examen et une vérification matérielle. Si on confronte la science-fiction chinoise actuelle à une telle norme, la science-fiction chinoise actuelle apparaît comme ne convenant pas à cette norme. Parce que la science sous la plume des écrivains n’est plus la technique, mais est le savoir, ils ne mettent pas l’emphase sur la faculté, mais sur la pensée. « Les amateurs de science-fiction actuels ont déjà élargi leur vision et enlace l’univers tout entier de leur pensée. »14. Le savoir et la pensée ne peuvent s’examiner et se vérifier matériellement, mais peuvent procurer un avertissement et une inspiration. Avertir et inspirer sont justement les points de vue et les valeurs sur lesquels réfléchissent scientifiquement les auteurs de science-fiction chinois actuels. Ce qu’elle met en lumière n’est pas les étapes du développement de l’humanité, mais les inquiétudes du développement de l’humanité ; ce n’est pas le matériel du développement de l’humanité, mais c’est l’immatériel du développement de l’humanité, et c’est justement pour cela que les réflexions de la science-fiction chinoise actuelle apparaissent graves, mais profondes.

Le roman c’est justement le roman

La trajectoire de développement de la science-fiction occidentale est relativement claire, malgré les nombreuses façons de dire, elle se divise dans l’ensemble avec l’utopie au XIXe siècle, la dystopie dans les années 1930, le space opera dans les années 1940, la nouvelle vague dans les années 1960-1970, et le cyberpunk dans les années 1980. A quel stade appartient la science-fiction chinoise actuelle, si on analyse à partir des différentes étapes caractéristiques de la science-fiction occidentale, on se rend compte que la science-fiction chinoise actuelle, hormis la notion d’utopie, semble contenir toutes les caractéristiques des étapes suivantes. Il y a l’inquiétude vis-à-vis du progrès matériel et du progrès technique de la dystopie, il y a la culture cosmique et le voyage spatial du space opera, il y a la connaissance scientifique de la nouvelle vague, et il y a la magie des intelligences artificielles et des techniques informatiques du cyberpunk. Cette situation expose deux problèmes : le premier est la fusion entre la science-fiction chinoise et le monde ; le deuxième est la forme et la vitesse de fusion semblables à l’eau lâchée des vannes d’une écluse, où toutes sortes de courants convergent, rapidement et impétueusement.

Le problème est que la « particularité chinoise », Zhongguo tese 中国特色 se trouve là. Je pense que la « particularité chinoise » de la science-fiction chinoise actuelle se trouve dans les matériaux chinois (pas la culture chinoise). Ce genre de matériaux chinois se divise en général en deux types, le premier emprunte la « coquille » de la longue histoire chinoise et des nombreuses œuvres traditionnelles pour déployer l’imagination scientifique. Comme par exemple Chun dao Liangshan 春到梁山 de Han Song, disant qu’il n’y avait pas à l’époque sur le Mont Liang 108 brigands, mais qu’il y en avait 109. Celui en plus s’appelait Fang Gang 方刚. Han Song écrivit donc unShuihu zhuan 水浒传 à sa sauce. Les héros du Mont Liang n’ont pas non plus capitulé ou combattu jusqu’à la mort, mais se sont retrouvés emprisonnés par un écran de tornades de la Cour Impériale. Un autre exemple : Yuangu de xingchen 远古的星辰 de Su Yijun 苏亦军, qui écrit la raison pour laquelle le Royaume de Chu de l’époque fut vaincu par le Royaume de Qin à Danyang, et connut par la suite une grande victoire face à l’armée de Qin à Lantian, qui est qu’il reçut l’aide des extra-terrestres. Les personnages qui apparaissent sans cesse dans la société des Santi qu’esquisse Liu Cixin sont les personnages chinois célèbres Qin Shihuang, Zhuangzi et Mozi. Ce genre de roman associe de nouveau l’histoire et les livres anciens connus de tous pour en faire le point de départ de l’imagination, pour évoquer le charme de la littérature et pour envoyer la science-fiction vivre parmi eux. L’autre type est l’écriture des événements de Chine. Et quel est l’événement le plus particulier de la Chine actuelle ? Liu Cixin et Wang Jinkang fixèrent tous deux sans se concerter leur pensée sur la Grande Révolution Culturelle. La violence des critiques et des dénonciations publiques des gardes rouges à l’encontre des astronomes, la zizanie engendrée dans le couple pour l’idéal révolutionnaire, la mort tragique et violente des astronomes et la révolution de la base Hong’an décrits dans San ti provoquent un choc extrêmement grand dans le jeune esprit de Ye Wenjie 叶文洁, et ces événements deviennent le fondement de sa trahison future envers la Terre et de son appel envers la civilisation extra-terrestre. A contrario de la scène classique de la Grande Révolution Culturelle saisie par Liu Cixin, Wang Jinkang donne la priorité à l’écriture de l’absurdité de la Grande Révolution Culturelle. Dérouler la merveilleuse pensée scientifique durant des événements absurdes, pour finalement faire exploser en morceau la merveilleuse pensée scientifique par la réalité absurde, est un procédé qu’il utilise souvent. Le roman le plus représentatif est Tianhuo 天火. Le roman explique, selon le principe selon lequel la matière peut être décomposé en division infinies, la possibilité de l’invisibilité et du passe-muraille. Bien que la supposition soit absurde, elle semble cependant posséder une demande réelle durant la Grande Révolution Culturelle où chacun se sentait en danger. Ce qui possède une saveur d’absurde c’est qu’au moment où l’expérience du personnage principal était sur le point de réussir, celui-ci fut abattu par un milicien « vêtu entièrement selon les normes révolutionnaires, avec un uniforme sans écusson de col, le manteau déboutonné, la casquette portée de travers, un vieux fusil tenu incliné ». La Grande Révolution Culturelle est devenu un souvenir historique ineffaçable pour les auteurs de la génération de Liu Cixin et Wang Jinkang, faire de ces souvenirs historiques la manifestation de l’élément chinois était vraiment inéluctable.

La science-fiction se nomme-t-elle « science » ou se nomme-t-elle « littérature », voilà qui a toujours été sujet à débat concernant la nature de la science-fiction. Je pense qu’à partir du moment où l’on entre en contact avec le roman, les autres matériaux ne peuvent aussi qu’être des thèmes romanesques, comme c’est le cas pour le romanwuxia 武侠 (littéralement le héroguerrier ou le chevalier martial) qui est un roman ayant pour thème le héro-guerrier, et qui n’est pas l’équivalent d’un art martial et d’un acte héroïque ; pour le roman policier qui est un roman ayant pour thème une enquête policière, mais qui n’est pas l’équivalent d’un crime et d’une résolution d’affaires criminelles. Le roman de science-fiction est un roman ayant pour thème la fiction scientifique, mais n’est pas l’équivalent d’une technique scientifique. La science-fiction se nomme naturellement « littérature », c’est un genre littéraire qui place l’imagination scientifique au milieu de la pensée littéraire. Pendant un assez long moment, la pensée de la science-fiction chinoise a tout le temps été l’œuvre de la littérature réaliste, avec une structure rigoureuse, une narration et une exposition de sujets sérieux et d’idéaux grandioses. La pensée littéraire de la science-fiction chinoise actuelle connaît de remarquables changements, le premier est que la structure narrative temporelle de la relation de cause à effet a déjà été rompue, la composition de l’espace-temps entre le réel et le fictif a constitué le raffinement de la structure. Le deuxième est que la poursuite des classiques du réalisme est déjà tenue à l’écart, la popularisation des romans de genre et l’idéalisation du modernisme sont devenues la forme principale de modèle d’intrigues romanesques.

Près de cinq mille ans de recherches, de quêtes, dans les temps anciens comme de nos jours, chez nous comme à l’étranger, le déploiement imaginaire « sans borne » est la particularité de la science-fiction, le problème est comment établir ces structures narratives recherchées et quêtées. Dans les structures narratives temporelles de la relation de cause à effet d’autrefois, le monde fictif de la science-fiction se trouvait à la place d’autrui, parce que la narration temporelle de la relation de cause à effet a toujours réfléchit aux problèmes à partir du point de vue du développement humain. Le merveilleux du monde fictif se trouvant à la place d’autrui, ainsi que toutes sortes d’influences et de liens qu’il a avec la société réelle humaine ont tous acquis la reconnaissance et ont été inspirés à partir du point de vue de l’humanité. De nos jours, ces aspects de sujet-objet, réception-influence, et d’actif-passif ont été brisés, la place d’autrui a disparu, le réel et le fictif sont tous deux sujet, les relations entre eux deux sont un dialogue, une collision ou un mélange entre deux sujets semblables. Bien que le premier volume de la trilogie San ti de Liu Cixin, Diqiu wangshi 地球往事, possède une forte conscience spatiale, c’est encore principalement une narration temporelle, le roman raconte principalement l’histoire de la famille dans laquelle est née Ye Wenjie, les difficultés de son père durant la Grande Révolution Culturelle et la trahison de sa mère envers son père, d’une jeune fille cultivée jusqu’à l’entrée dans la mystérieuse base Hong’an, d’une scientifique marginale à l’entrée dans un domaine essentiel, d’exploratrice planétaire jusqu’à se changer en leader des insurgés terriens. La vie compliquée et l’expérience de la souffrance ont formé le sujet narratif du roman. Arrivé au deuxième volume de San ti, Heian senlin 黑暗森林, la narration temporelle s’affaiblit peu à peu alors que la narration spatiale s’élève au rang de sujet narratif. L’existence des face-au-mur, mianbi zhe 面壁者, et des brise-mur, pobi ren破壁人, érige un espace binaire. Deviner du point de vue des face-au-mur comment le monde des Santi va nuire à la Terre, et instituer des mesures de défense, pour ensuite analyser du point de vue des brise-mur les défenses des face-au-mur et envoyer en une attaque les face-au-mur à la mort. L’espace binaire développe une résistance violente, différents espaces, différents aspects, différentes pensée, qui forment différentes luttes d’intelligences. C’est un art narratif spatial assez violent, mais aussi assez captivant. Arrivé au troisième volume, Sishen yongsheng 死神永生, apparaît alors l’affrontement binaire entre les gardiens d’épée, zhijian ren 执剑人, et les anti-gardiens d’épée, fan zhijian ren 反执剑人. Au moment où le lecteur est déçu à plusieurs reprises par le point de vue narratif du roman, l’auteur intelligent réunit finalement dans le roman la civilisation terrienne et la civilisation des Santi, et considère le développement de la civilisation comme un parcours, l’anéantissement comme le point de départ d’une nouvelle vie, alors la résistance spatiale de la structure narrative du roman se change en cycle de fusion, et forme une structure narrative cyclique délicate. A contrario de Liu Cixin, ce que développe Wang Jinkang, c’est le dialogue et la lutte entre la chose en soi et l’aliénation. La chose en soi est la véritable situation d’existence de l’humanité, l’aliénation est la fictive situation d’existence de l’humanité, ou alors c’est un robot extrêmement intelligent et tout puissant, ou alors un surhomme immortel et impérissable, ou alors un Paradis Terrestre éternellement bénéfique et heureux… Ces situations d’existence d’aliénation sont presque toutes les aspirations de vie, d’existence, et d’idéal de l’humanité. Un tel dialogue forme une structure narrative spatio-temporelle binaire entre la chose en soi de la réalité humaine et l’aliénation du fictif. Han Song brise carrément en morceaux la vie réelle et l’espace fictif et les fusionne dans l’écriture, formant une structure narrative en relief multi-dimensionnelle et à plusieurs niveaux. L’auteur rappelle à plusieurs reprises au lecteur que la société réelle et l’espace fictif n’ont en réalité aucune différence, que les hommes vivent au milieu de sensations et de notions où le vrai et le faux se mêlent.

Le modèle d’intrigues du roman de genre est assez remarquable dans les romans de Liu Cixin et Wang Jinkang. Les romans de Liu Cixin ont recours au « modèle de lutte pour l’hégémonie », zhengba moshi 争霸模式, des romans wuxia. La civilisation Santi et la civilisation terrienne sont comme deux grands blocs dans le monde, l’un se trouve en position offensive, l’autre en position défensive, les face-au-mur, les brise-mur, les gardiens d’épée et les anti-gardiens d’épée sont juste comme les exécuteurs de la loi et les protecteurs de la loi du wuxia, ils ont chacun leur habileté extraordinaire, mais sont tous contrôlés par leur chef respectif. Le combat des deux parties possède aussi une joute pleine de conspiration, et ont une force de combat extrêmement indomptable et infaillible, elles s’infiltrent l’un l’autre, se servent l’une de l’autre, et dépendent l’une sur l’autre, et il n’y a finalement aucun hégémon, tous les combats s’interrompent devant l’apparition de nouvelles forces. Les romans de Wang Jinkang sont en général un arrangement entre des histoires affectives et le « modèle de déduction », tuili moshi 推理模式, des romans policiers. L’affection entre père et fils, l’amour entre homme et femme, et l’attachement entre frères sont souvent des éléments de l’histoire de ses romans, ces éléments affectifs sont inextricables, touchants, compliqués et incitent aussi la sympathie, ils touchent la partie la plus tendre du cœur du lecteur, et donnent aux romans de Wang Jinkang un style gracieux et sobre. Le « modèle de déduction » des romans policiers désignent les procédés narratifs de ses romans. Ses romans adoptent en général le procédé du retour en arrière, avec un début avec la manifestation d’un phénomène naturel étrange, comme l’installation du suspens et de l’affaire criminelle au début des romans policiers ; le développement est ensuite constitué de la remémoration des causes ayant engendré l’étrange phénomène naturel, comme le processus d’élucidation d’une affaire criminelle dans les romans policiers ; le dénouement est alors constitué par l’explication scientifique du phénomène naturel, tout comme l’explication et la conclusion d’une affaire criminelle dans les romans policiers. C’est plein d’intérêt du début à la fin, c’est la force d’entraînement de la lecture des romans de Wang Jinkang. La science-fiction chinoise actuelle s’approche des romans de genre, ce qui veut dire que les écrivains de science-fiction commencent à attacher une grande importance au récit, à attacher une grande importance la rentabilité du marché et à la réaction des lecteurs, ce qui donne comme résultat : c’est beau !

L’écrivain de science-fiction représentatif de la pensée littéraire moderniste est Han Song. Han Song a l’espoir suivant concernant la création littéraire de la science-fiction : « la science-fiction devrait être encore un peu plus singulière, un peu plus troublante, un peu plus étrangère, un peu plus inattendue, elle devrait avoir un peu plus de contenu technique, elle devrait savoir un peu plus raconter des histoires, elle devrait avoir un peu plus de réflexion et d’engagement social. Ainsi, elle ne cesserait d’attirer de nouveaux lecteurs »15. Si l’on dit que Liu Cixin et Wang Jinkang appartiennent au genre d’écrivains « sachant plus raconter des histoires », Han Song quant à lui appartient au genre d’écrivains singulier, troublant, étranger et inattendu. Sa narration possède le style variable du modernisme. Que ce soit pour la narration temporelle ou pour la narration spatiale, la continuité est un principe de base, mais ce que brise en morceaux Han Song c’est justement la continuité de la narration romanesque, la pensée bondissante traverse des événements singuliers, jusqu’à même en devenir incompréhensible. Dans nombre de ses ouvrages il faut même attendre que le lecteur finisse de lire et se retourne pour recomposer le fil de la pensée de lecture pour qu’il puisse comprendre pourquoi l’auteur a écrit ainsi, comme par exemple ses ouvrages célèbres Gaotie et Ditie dans lesquels c’est quasiment toujours une narration des pensées du personnage principal, durant la lecture on trouve que l’intrigue est très désordonnée, après avoir lu le roman on se repasse à l’esprit ces fragments d’intrigues désordonnés, et on trouve alors que c’est très juste, parce que ce qu’écrit l’auteur c’est l’oppression produite sur les idées humaines par le développement des sciences et techniques, les idées des personnes en pleine oppression sont bien entendu bondissantes et confuses. La littérature moderniste se passionne beaucoup pour l’association des mots, la création de Han Song est aussi ainsi, il apprécie particulièrement d’utiliser des mots concrets pour faire des combinaisons étrangères et pour arriver à un effet de stimulation des sens du lecteur, comme par exemple lorsqu’il métaphorise l’architecture du métro en « immense tombeau », juda de fenzhong 巨大的坟冢, si l’on rentre dans le métro on entre donc évidemment aussi dans un tombeau, il métaphorise les pancartes des stations de métro en stèles mortuaires, s’asseoir dans un métro qui file à toute vitesse est alors bien entendu comme traverser un cimetière. Puisque c’est un cimetière, qui peut bien s’activer dans un cimetière ? C’est bien entendu ces quelques fantômes : « en regardant attentivement on en frémit d’effroi, en fait, les passagers sont en train de se presser en foule pour s’appliquer à manger quelque chose. Ce qu’ils tiennent dans leur main sont des mains humaines, des jambes humaines et des foies humains… Tout le monde en a la bouche toute ruisselante de sang frais. » Son écriture romanesque est encore plus singulière : « A ce moment, le train peint en vert militaire faufile hors de la cave une tête enflée semblable à celle d’un plesiosaurus, juste derrière suit un corps incomparablement gonflé, il pavane et s’arrête, languissant. […] Il fixa son regard sur une femme et s’aperçut qu’entre ses cheveux naissaient une grande poignée de fils d’argent. Comme les arbres d’hiver sur lesquels s’est déposé le givre. A la commissure de ses yeux s’ouvraient des rides noir foncé semblables aux crevasses martiennes. Son rouge à lèvre et son maquillage était en train de s’exfolier comme une avalanche, son visage s’était déjà changé en une sorte de fantôme diaphane dissimulé sous une palette de couleurs. »16.

Si on analyse du point de vue littéraire, la complexité de l’image des personnages des romans de science-fiction est insuffisante, ils deviennent fréquemment le signe de l’intrigue du roman, ou alors c’est celui qui est oppressé par la technologie, ou alors celui qui se venge, qui résiste face à la technologie. En comparaison, l’image des personnages des romans de Wang Jinkang est assez riche, il excelle vraiment pour écrire l’abandon sentimental du dilemme de la vie et de la mort entre les demandes objectives de la vie réelle et les espoirs subjectifs du développement technologique. Bien entendu, pour Han Song, le modelage de l’image des personnages n’est peut-être pas du tout ce qu’il recherche, sous sa plume, l’image des personnages est juste une manifestation sentimentale.

La science-fiction est comme un objet en caoutchouc au corps mou, les éléments formant cet objet en caoutchouc sont la science et la littérature, quant à la formation de sa pensée et de ses frontières, elle est quant à elle poussée par la situation sociale externe. A partir de là, la science-fiction chinoise actuelle est aussi juste un reflet de la société de la Chine au stade actuel. Bien entendu, elle est aussi un processus dans le développement humain.


1 Liu Cixin, San ti (Les Trois corps). Chongqing : Chongqing, 2008, p. 52

2 Xiao Jianheng, « Shi tan woguo kexue huanxiang xiaoshuo de fazhan 试谈我国科学幻想小说的发展 », in Huang Yi 黄伊 (ed.), Lun kexue huanxiang xiaoshuo 论科学幻想小说, Pékin : Kexue puji, 1981, p. 24

3 Liu Cixin, San ti. Chongqing : Chongqing, 2008, p. 300

4 An Ran (ed.), Shiji mo shi nian Zhongguo kehuan xiaoshuo jingpin xuan (shang) 世纪末10年中国科幻小说精品选(上). Pékin : Zuojia, 2003, p. 1, p. 82

5 Wang Jinkang, Yi sheng 蚁生 (Vie de fourmis). Fuzhou : Fuzhou renmin, 2007

6 Wang Jinkang, Shengming zhi ge 生命之歌 (La Chanson de la vie). Pékin : Zhongguo huaqiao, 2011

7 Xing He 星河, Juedou zai wangluo 决斗在网络 (Lutte sur le réseau). Pékin : Zuojia, 2003, « Shijimo shi nian Zhongguo kehuan xiaoshuo jingpin xuan (shang) », p. 23

8 Han Song 韩松, Chun dao Liangshan 春到梁山 (Le Printemps arrive au Mont Liang). Pékin : Zuojia, 2003, « Shijimo shi nian Zhongguo kehuan xiaoshuo jingpin xuan (shang) », p. 95

9 Wang Jinkang 王晋康, Shengsi zhi yue 生死之约 (Le rendez-vous de la vie et de la mort). Pékin : Zhongguo huaqiao, 2011

10 Wang Jinkang 王晋康, Shengming zhi ge 生命之歌 (La Chanson de la vie). Pékin : Zhongguo huaqiao, 2011, p. 211

11 Liu Cixin 刘慈欣, San ti 三体 (Les Trois corps). Chongqing : Chongqing, 2008, p. 274

12 Wang Jinkang 王晋康, Yi sheng 蚁生 (La vie des fourmis). Fuzhou : Fujian Renmin, 2007, p. 243

13 Liu Cixin 刘慈欣, San ti houji 三体后记. Chongqing : Chongqing, 2008, p. 301

14 Liu Cixin, San ti houji 三体后记. Chongqing : Chongqing, 2008, p. 301

15 Han Song, « Kehuan wenxue qidai xin de tupo 科幻文学期待新的突破 », in Wenyi Bao, 13 septembre 2006

16 Han Song, Gaotie. Xinxing, 2012, p. 133 [L’auteur de l’article original s’est trompé dans sa référence, la première partie de la phrase qu’il cite se trouve en réalité dans : Han Song, Ditie. Shanghai : Shanghai Renmin, p. 16 ; tandis que la deuxième partie se trouve p. 78]

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