Introspection de la littérature de science-fiction chinoise des années 1990

Rétrospective sur la science-fiction chinoise des années 1980 — le mouvement cyberpunk occidental — les changements de la science-fiction chinoise dans les années 1990 — les problèmes et les difficultés rencontrées par la science-fiction chinoise — les débouchés de la science-fiction chinoise1

La science-fiction, ce bel enfant littéraire né du mariage entre la science et l’illusion, avait déjà été à la mode pendant un temps à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Des œuvres telles que Xiao Lingtong manyou weilai 小灵通漫游未来 (Xiao Lingtong voyage dans le futur), Shanhuadao shang de siguang 珊瑚岛上的死光 (Le Rayon mortel de l’île de corail), et Fei xiang renmazuo 飞向人马座 (Voler vers la constellation du Sagittaire) ont eu un effet assez remarquable sur la jeunesse ayant grandi durant les années 1970-1980 ; Zheng Wenguang 郑文光 (1929-2003), Tong Enzheng 童恩正 (1935-1997), Xiao Jianheng 肖建亨 (1927-), Ye Yonglie 叶永烈 (1940-), Liu Xingshi 刘兴师 (1931-), Jin Tao 金涛 (1940-), You Yi 尤异 (1942-), ou encore E Hua 鄂华 étaient loin d’être des inconnus pour les enfants de cette époque. Cependant, au milieu des années 1980, la littérature de science-fiction chinoise entra dans une situation de régression pendant plus de dix ans : le champ de publication d’œuvres de science-fiction dépérit, du fait de la diminution du nombre de magazines spécialisés, leur nombre passant de plus d’une vingtaine à un seul, Kehuan Shijie 科幻世界. La force créatrice subit de lourdes pertes, Zheng Wenguang étant paralysé, Tong Enzheng quittant le pays, et Ye Yonglie se réorientant vers l’écriture de biographies… Quelques romans de science-fiction venant juste d’être imprimés par les maisons d’édition et allant être distribués incessamment sous peu se virent tous renvoyés à l’imprimerie pour être pressés comme pâte à papier. Lorsque les lecteurs flânaient dans les libraires de toutes tailles, ils se rendaient compte que, hormis des œuvres classiques comme celles de Jules Verne et H.G. Wells, il était devenu difficile de trouver de nouvelles œuvres de science-fiction dans les rayons. Durant quelques années, le nombre de magazines nationaux publiant de la science-fiction était de zéro. Alors, certains comparèrent la science-fiction chinoise à des « ailes ne pouvant décoller », à « Cendrillon », etc…

La littérature de science-fiction chinoise de la fin des années 1970 et du début des années 1980 connut des succès éclatants. Zheng Wenguang, l’important pionnier de la science-fiction de la Nouvelle Chine publia de belles composition de science-fiction au caractère littéraire élevé telles que Feixiang renmazuo 飞向人马座, Shayu zhenchabing 鲨鱼侦察兵 (L’éclaireur requin), Taipingyang ren 太平洋人 (L’homme du Pacifique), Xianhe he ren 仙鹤和人 (La Grue et l’homme), Gu miao qi ren 古庙奇人 (Les personnes étranges du temple antique). Les romans de science-fiction de Zheng Wenguang excellent pour combiner la science et la littérature, mettre du mystère dans leur trame, et ne recherchent pas le spectaculaire à tout prix, leurs intrigues sont raffinées, mettent l’accent sur les personnages, sont d’une grande fraîcheur et donnent à réfléchir, comme si nous avions devant nous de beaux poèmes lyriques. Le célèbre auteur de science-fiction Ye Yonglie a lui aussi, durant cette période, écrit des romans de science-fiction tels que Xiao Lingtong manyou weilai 小灵通漫游未来, Fei xiang Mingwangxing de ren 飞向冥王星的人 (L’Homme qui volait vers Pluton), Shijie zui gaofeng shang de qiji 世界最高峰上的奇迹 (Le Miracle au sommet du monde), qui puisent leur inspiration dans nombre de matériaux, aux techniques d’écriture variées, et qui ont une écriture simple, qui se rapproche beaucoup de la vie quotidienne. L’image du jeune journaliste qu’il créa, Xiao Lingtong 小灵通, et celle de l’inspecteur de la sécurité publique, Jin Ming 金明, étaient des images de science-fiction connues de tous à l’époque. L’image de Ma Xiaoha 马小哈 crée par le célèbre auteur Jin Tao, ainsi que sa série de romans de science-fiction pour enfants Ma Xiaoha 马小哈 reçurent dans une large mesure un très bon accueil de la part des lecteurs… Parmi les auteurs participant à la création de science-fiction de cette période, il y a encore Tong Enzheng, Liu Xingshi, You Yi, Xiao Jianheng, E Hua, Wang Xiaoda 王晓达 (1939-), Song Yichang 宋宜昌 (1948-), Leng Zhaohe 冷兆和 (1938-), ou encore Wu Yan 吴岩 (1962-). Les styles des œuvres de ces auteurs sont tous différents, leur pensée de création est différente, et constituèrent ensemble le paysage multicolore et varié de la science-fiction de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Arrivé au début des années 1980, les auteurs de science-fiction commencèrent à sortir de l’ombre de l’imitation de la science-fiction de l’ex-URSS. Tout cela établit d’excellentes bases pour l’avènement des auteurs de science-fiction de la nouvelle génération, et procura une expérience de création riche.

Dans les années 1970-1980, suivant le développement quotidien des sciences et techniques, un mouvement de science-fiction appelé cyberpunk2 eut une énorme influence et provoqua un grand retentissement dans le monde de la science-fiction internationale. C’est un nouveau courant de science-fiction déferlant suite à la « nouvelle vague » de la littérature de science-fiction au milieu des années 1960 (où le sujet de science-fiction s’intégrait dans le courant littéraire dominant). Le cyberpunk utilise les ordinateurs et la technique informatique comme arrière-plan scientifique, concernant les procédés de création, il retourne aussi bien aux scènes hi-tech avec lesquelles la science-fiction traditionnelle est familière, mais absorbe aussi quelques procédés du courant littéraire principal occidental, en particulier du modernisme, et a pour œuvres représentatives Neuromancien de l’auteur américain William Gibson (1948-) et Swarm de Bruce Sterling (1954-). Le cyberpunk prédit, dans les années 1970-1980, la venue de l’ère informatique, avec vingt ans d’avance sur la réalité. La Chine de l’époque ne possédant pas les mêmes conditions concernant les sciences et techniques, les traductions d’œuvres de cyberpunk étaient rares. Par conséquent, la créations des auteurs manquait d’une réponse équivalente. Après les années 1990, suivant l’augmentation de l’intensité des traductions et des présentations de ce courant de science-fiction, ainsi que le développement des techniques informatiques en Chine, le monde de la science-fiction chinoise commença lui aussi à voir apparaître ce genre de romans.

La littérature de science-fiction est une littérature faisant face au futur, elle peut porter le regard des Chinois vers l’avenir, inciter une génération après l’autre à aller explorer et à se consacrer à la science. Pour les jeunes enfants qui sont en train de grandir, elle peut stimuler leur intuition et leur imagination, éduquer leur esprit scientifique, améliorer leur capacité à résoudre les problèmes et à s’adapter dans la société. La science-fiction possède des fonctions que les autres genres littéraires de la littérature jeunesse ne possèdent pas. Depuis près d’un siècle, de nombreux grands hommes ont déjà, pour le développement de la science-fiction chinoise, lancé des appels et mis en pratique ce qu’ils prêchaient. Liang Qichao 梁启超 (1873-1929), Lu Xun 鲁迅 (1881-1936), Mao Dun 茅盾 (1896-1981), Lao She 老舍 (1899-1966), ou Yang Zhenning 杨振宁 (1922-) ont déjà tous contribué au développement de la science-fiction chinoise. Deng Xiaoping 邓小平 (1904-1997), après avoir quitté ses fonctions, a lui-même reçu le célèbre auteur anglais de science-fiction Brian Wilson Aldis (1925-). Entré dans les années 1990, et plus particulièrement après 1991, la société chinoise connut de grands changements : le développement rapide de la vie sociale, l’essor de la science, la prospérité de l’économie marchande, et bien d’autres. Tout cela fit ressentir aux gens l’indispensabilité de la science-fiction, les lecteurs eurent de nouveaux de grandes exigences envers la science-fiction. Par ailleurs, Song Jian 宋健 (1931-) réalisa spécialement la préface du roman de science-fiction de l’académicien Pan Jiazheng 潘家铮 (1927-2012), vice-président de l’Académie d’Ingénierie Chinoise, Yi qian nian qian de mousha’an 一千年前的谋杀案 (L’Affaire de meurtre d’il y a mille ans). Toutes ces choses eurent un rôle positif sur la renaissance de la littérature de science-fiction en Chine.

A. Les changements de la science-fiction chinoise depuis les années 1990 se manifestent concrètement sous ces quelques aspects :

1. Chaque maison d’édition nationale, et plus particulièrement les maisons d’édition jeunesse, se bat pour éditer des livres de science-fiction

Au début des années 1990, lorsque les publications de science-fiction faisaient relativement défaut, les maisons d’édition Fujian shaonian ertong et Sichuan shaonian ertong publièrent sans relâche des collections de science-fiction étrangère et chinoise, dont Shijie kehuan xiaoshuo jingpin congshu 世界科幻小说精品丛书 et Zhongguo shaonian kehuan xiaoshuo xilie 中国少年科幻小说系列 qui ont eu une influence relativement grande et qui reçurent des commentaires favorables de la part des lecteurs. En 1995, le président Jiang Zemin 江泽民 (1926-) indiqua qu’il fallait saisir les « trois grandes choses »3 ; en 1996, le Congrès national scientifique mit l’accent sur la dynamisation du pays par la science ; en 1997 se tint à Pékin le Congrès international de science-fiction… Tous ces événements activèrent la publication de la science-fiction dans le pays, chaque maison d’édition du pays se concurrençant pour faire paraître leur propre collection de science-fiction, comme par exemple Kehuan xin zuo xilie 科幻新作系列 publié par Anhui shaonian ertong, Zhonghua dangdai kehuan xiaoshuo congshu 中华当代科幻小说丛书 publié par Jiangsu shaonian ertong, Tianlangxing kehuan xiaoshuo congshu 天狼星科幻小说丛书 publié par Zhongguo shaonian ertong, Kehuan lieche congshu 科幻列车丛书 publié par Fujian shaonian ertong, Zhongguo dangdai shaonian huanxiang xilie 中国当代少年幻想系列 publié par Haitian, Zhongguo zhuming kehuan zuojia zuopin xilie 中国著名科幻作家作品系列 publié par Sichuan shaonian ertong, Xiwang kehuan zhi zhou congshu 希望科幻之舟丛书 publié par Xiwang, et bien d’autres. Quelques maisons d’édition ont aussi publié des recueils personnels d’auteurs de science-fiction, tel que Yang Peng kehuan xilie 杨鹏科幻系列 publié par Huashan wenyi. A la fin des années 1990, les résumés et les anthologies de science-fiction furent publiés en grand nombre, comme Kepu jiazuo bao jian – kehuan juan 科普佳作宝鉴·科幻卷 publié par Hubei shaonian ertong, Zhongguo kexue wenyi daxi – kehuan xiaoshuo juan 中国科学文艺大系·科幻小说卷 publié par Hubei jiaoyu, Zhongguo kehuan xiaoshuo shiji huimou congshu 中国科幻小说世纪回眸丛书 publié par Fujian shaonian ertong, Zhongguo shaoer kepu wushi nian jingpin wenku – kehuan juan 中国少儿科普50年精品文库·科幻卷 publié par Daxiang, etc… Par ailleurs, les traductions et présentations de la science-fiction étrangère connurent également une recrudescence, en particulier l’historique de la science-fiction Kehuan zhi lu 科幻之路 publié par Fujian shaonian ertong, qui fournit aux auteurs de science-fiction chinois une référence convenable. Les plus récents romans de science-fiction étrangère, telle que la publication annuelle de Meiguo niandu zuijia kehuan xiaoshuo xuan 美国年度最佳科幻小说选, entrèrent tous, traduits et présentés, le plus rapidement possible en Chine. En été 1997 se tint à Pékin le Congrès international de science-fiction, qui porta l’intérêt et les reportages des médias de masse sur la science-fiction. Tout cela montrait que la science-fiction chinoise était en train de sortir de sa situation de régression, et qu’elle se dirigeait vers une renaissance.

2. Des changements se produisirent dans les rangs des lecteurs de science-fiction, un groupe de jeunes auteurs de science-fiction entra dans le cercle littéraire de la science-fiction, devenant la force principale de la science-fiction chinoise

Après être entrés dans les années 1990, quelques anciens auteurs, tels que Zheng Wenguang et Liu Xingshi, ont encore écrit de la science-fiction, et ont continué à contribuer à la richesse et au dynamisme de la science-fiction chinoise. Cependant, dans l’ensemble, la composition du groupe d’auteurs de science-fiction a connu de grands changements, un tas de jeunes auteurs de science-fiction sont entrés dans le cercle littéraire de la science-fiction, et sont devenus la force principale de la création littéraire de science-fiction chinoise. Bien que le nombre d’auteurs de science-fiction ne soit pas élevé, ils sont cependant assez complets, puisqu’il y a deux académiciens se tenant à la cime du monde de la science-fiction, tel que Pan Jiazheng ; des professeurs d’université, qui sont aussi des auteurs s’efforçant de théoriser et de faire des recherches sur la science-fiction, tel que Wu Yan ; des auteurs de plus de quarante ans qui sont des travailleurs scientifiques, tel que Wang Jinkang 王晋康 (1948-) ; des écrivains professionnels qui vivent de leurs écrits de science-fiction, tel que Xing He 星河 (1967-) ; et il y a aussi des auteurs prolifiques ayant commencé à écrire à l’université, et qui travaillent dans un service d’étude littéraire, tel que Yang Peng 杨鹏 (1972-). Par ailleurs, certains auteurs étudiants de plus de vingt ans, voire lycéens de dix-sept ou dix-huit ans, ont commencé à prendre leur stylo pour s’affairer à la création de science-fiction. En comparaison avec les auteurs de science-fiction des années 1980, les connaissances de ce groupe d’auteurs sont assez complètes, ils ont en général tous un assez haut niveau d’études, essentiellement supérieur au niveau universitaire de la licence, les auteurs venant des sciences humaines ayant donc de solides connaissances en théorie littéraire, le champ littéraire est donc relativement étendu. Les auteurs scientifiques connaissent assez bien les sciences d’avant-garde, notamment les ordinateurs et les réseaux informatiques, et ont une excellente formation scientifique. De plus, quasiment chaque jeune auteur de science-fiction possède un groupe très régulier de lecteur. Lorsqu’ils s’affairent tous en silence, d’innombrables regards fervents et plein d’espoir se réunissent derrière eux. Derrière ces yeux pleins de confiance, chaque auteur possède de nombreuses opportunités et possibilités d’avancer. Par ailleurs, des auteurs de littérature pure ont eux aussi pris leur stylo pour écrire de la science-fiction, tels que Bi Shumin 毕淑敏 (1952-) avec son Jiaoshou de jiezhi 教授的戒指, Qiao Liang 乔良 (1955-) et son Mori zhi men 末日之门, Liang Xiaosheng 梁晓声 (1949-) et son Fu cheng 浮城, ou encore Zhu Sujin 朱苏进 (1953-) avec son Si qianwan nian qian de shanji 四千万年前的闪击. Ces ouvrages suscitèrent l’intérêt des lecteurs, et enrichirent la variété de la littérature de science-fiction chinoise. Bien que parmi les auteurs de science-fiction des années 1990 il ne s’est pas encore formé d’auteur ayant une force influençant tout le pays, et qu’il n’ait pas apparu d’œuvres produisant un effet sensationnel, le nombre de tirages de ces ouvrages ne pouvant se comparer avec celui des auteurs des années 1980, cependant, ce groupe d’auteurs a sans l’ombre d’un doute beaucoup de potentiel, les futurs grands maîtres de la science-fiction naîtront forcément de ce groupe-ci.

3. Des changements fondamentaux se produisirent dans l’écriture de la science-fiction

Depuis les années 1990, la science-fiction chinoise s’est débarrassée des vieux modèles, et a vu apparaître une tendance relative à l’ouverture : les ouvrages de science-fiction datant d’avant les années 1990 avaient une tendance relativement importante à l’occidentalisation, le contexte dans lequel se passait l’histoire se trouvait la plupart du temps à l’étranger, voire même le personnage principal était un étranger. Les ouvrages de science-fiction post-années 1990, bien qu’ils conservent cette tendance, ont déjà beaucoup revu leur point de vue. Peu d’auteurs ont commencé à explorer des ouvrages aux particularités chinoises. Alors que le modèle d’écriture des années 1980, qui utilisait souvent l’infiltration d’espions des États-Unis et de l’Union Soviétique, et avait comme ennemis imaginaires les superpuissances qu’étaient les États-Unis et l’Union Soviétique, disparut essentiellement de la science-fiction chinoise des années 1990. Du côté de l’écriture, la conception d’écriture de la fin des années 1970 et du début des années 1980 qui mettait sur un pied d’égalité la science-fiction et la vulgarisation scientifique fut abandonnée par la nouvelle génération d’auteurs. L’écriture des auteurs se débarrassa du vieux modèle, et fit apparaître une situation d’ouverture pluraliste. Les auteurs n’ont également plus adhéré de façon rigide au débat entre la « science » et les « lettres », et se plongèrent dans l’écriture—bien que le débat continue d’exister dans ce petit cercle. Par ailleurs, les éléments de hautes technologies des ouvrages augmentèrent énormément. Certains ouvrages d’auteurs virent apparaître des particularités que n’avaient pas les anciens auteurs, par exemple, certains ouvrages combinèrent la philosophie, la réflexion et le récit science-fictionnel, apparaissant comme particulièrement obscurs, tel que Yuzhou mubei 宇宙墓碑 (Les Pierres tombales cosmiques) de l’auteur Han Song 韩松 (1965-). Certains auteurs fondirent leur expérience de jeunesse dans le récit fantastique, tel que Xing He et son Wangluo youxi lianjun 网络游戏联军. D’autres encore combinèrent avec entrain la composition science-fictionnelle et leur vie dans le campus, ce qui donna une particularité des ouvrages de bandes dessinées, comme la série des Xiaoyuan sanjianke 校园三剑客 de Yang Peng, etc… Ce phénomène signifie que la littérature de science-fiction chinoise recherche aussi bien une méthode d’approche avec la science-fiction mondiale, et explore aussi son propre chemin national.

4. Des organisations d’amateurs de science-fiction apparurent spontanément aux quatre coins du pays

Un grand phénomène particulier de la littérature de science-fiction de la Chine des années 1990 est l’apparition spontanée de nombreuses organisations d’amateurs de science-fiction dans des grandes et moyennes villes telles que Pékin, Tianjin ou encore Chengdu, ainsi que dans quelques petites villes. Ces organisations ont aussi fondé leur propre journal à but non lucratif permettant aux membres d’échanger sur la science-fiction. En février 1991, Wu Yan, professeur à l’Université Normale de Pékin, ouvrit son cours optionnel public d’appréciation et de recherche sur la science-fiction, qui reçut un très bon accueil d’un grand nombre d’étudiants, plus de deux mille étudiants ayant assisté à ce cours qui a permis d’élever la maîtrise théorique sur la science-fiction de la nouvelle génération d’auteurs de Pékin et des amateurs de science-fiction, et qui a aussi élargi leur horizon. Le renfort apporté par le magazine sichuanais Kehuan Shijie a aussi éduqué un grand nombre d’amateurs invétérés de science-fiction. Après le milieu des années 1990, la naissance des magazines Kehuan Dawang 科幻大王 et Kehuan Shikong 科幻时空 fit également augmenter le nombre d’amateurs de science-fiction… L’enthousiasme et le soutien des fans sont la source et le pilier le plus précieux du développement de la science-fiction chinoise. Actuellement, ces organisations d’amateurs se développent indépendamment, mais s’il est possible d’accorder une aide et un guide appropriés, cela aura un effet positif certain sur le développement de la science-fiction chinoise.

B. Cependant, il existe toujours de nombreux problèmes intrinsèques à la science-fiction chinoise, qui a toujours besoin de faire face à de nombreuses situations difficiles :

1. La littérature de science-fiction et la littérature pure

La science-fiction chinoise de la « nouvelle période »4 a germé et s’est développée avec la littérature pure. Lorsque la littérature pure en était encore à la « littérature des cicatrices »5 avec des ouvrages comme Banzhuren 班主任 (1977) de Liu Xinwu 刘心武 (1942-), qui ont des standards sociologiques assez hauts, mais un niveau artistique assez bas, la science-fiction quant à elle entrait dans un « âge d’or », avec la parution d’ouvrages comme Shanghudao shang de siguang au niveau artistique et esthétique relativement haut. Cependant, après l’échec de la science-fiction chinoise dans les années 1980, elle ne se relèvera pas. Tandis que la littérature pure fit l’expérience de nombreux courants littéraires comme la « Littérature de réflexion »6, la « Littérature de réforme »7, le mouvement de la « Quête des racines »8, la littérature « d’avant-garde », ou encore le mouvement « néo-réaliste ». Le niveau d’écriture des auteurs augmentant, la tendance étant à la maturation. Durant cette période, la science-fiction a toujours été dans un état de production zéro. Arrivé aux années 1990, lorsque la littérature pure s’exerçait à divers courants littéraires étrangers, la science-fiction renaissante ne put qu’essayer de rattraper le niveau esthétique et artistique, certains ouvrages de science-fiction n’égalant même pas le niveau artistique d’ouvrages des années 1980. Par ailleurs, pour les auteurs chinois de littérature pure, la science-fiction est en fait quelque chose d’insignifiant, tous les forums et les histoires littéraires négligent tous la science-fiction. Les auteurs de science-fiction participent très rarement aux événements littéraires des auteurs de littérature pure.

2. La littérature de science-fiction et la littérature de masse

Les auteurs chinois de littérature pure considèrent en général la science-fiction comme de la littérature de masse ou destinée à la jeunesse, ce qui nuit aux auteurs de science-fiction. Cependant, même si dans le domaine de la littérature de masse sur le continent la science-fiction n’a toujours aucun poids, la plupart des auteurs de science-fiction ne souhaitent pas se ranger dans les rangs des auteurs de littérature de masse, bien que de nombreuses œuvres de science-fiction sont écrites suivant les règles du jeu de la littérature de masse. C’est justement en raison des contraintes reçues émanant du désir d’établir une frontière entre elle-même et la littérature pure, et l’obligation d’utiliser les techniques d’écriture et les idées de la littérature de masse, que, jusqu’à aujourd’hui, la Chine continentale n’a jamais vu apparaître des auteurs de best-sellers de science-fiction de masse tels que Huang Yi 黄易 (1952-) ou Ni Kuang 倪匡 (1935-) et sa série des Weisili 卫斯理.

3. La littérature de science-fiction et la littérature jeunesse

Ces dernières années, les maisons d’éditions qui éditent les romans de science-fiction sont principalement des maisons d’éditions de littérature jeunesse. Dans la conception des gens, la science-fiction et la littérature jeunesse se rapprochent. Cependant, les théoriciens de la littérature jeunesse n’ont jamais examiné avec minutie la science-fiction post-années 1990. Ce dont ces théoriciens se rappellent de la littérature jeunesse de la science-fiction s’est arrêté au début des années 1980, ils peuvent vaguement mentionner les noms et parler des œuvres représentatives d’auteurs comme Zheng Wenguang, Ye Yonglie ou encore Jin Tao 金涛 (1940-), mais peu d’entre eux peuvent mentionner ou parler des œuvres des jeunes auteurs ayant intégré la science-fiction depuis les années 1990 et qui ont, de la même façon, obtenu la reconnaissance des lecteurs. La seule revue théorique chinoise sur la littérature jeunesse, Ertong Wenxue Yanjiu 儿童文学研究, qui a maintenant fusionné avec Ertong Wenxue Xuankan 儿童文学选刊 pour devenir Zhongguo Ertong Wenxue 中国儿童文学, a quasiment totalement négligé le domaine, plutôt important, de la science-fiction. Il y a peu d’articles qui apportent des critiques sur la science-fiction ou qui présentent les auteurs de science-fiction actuels plutôt prometteurs. La science-fiction est en réalité absente du domaine de la littérature jeunesse.

4. La littérature de science-fiction et le magazine Kehuan Shijie

Pour que le flamboiement de la science-fiction chinoise perdure jusqu’à aujourd’hui, les efforts fournis par le magazine Kehuan Shijie ne peuvent être négligés. Les auteurs de science-fiction recevant aujourd’hui la reconnaissance des lecteurs de science-fiction ont essentiellement tous reçu le soutien de ce magazine. Par ailleurs, ce magazine a aussi éduqué un grand nombre de lecteurs et de défenseurs de la science-fiction—les fans inconsidérés de science-fiction. Bien que la plupart des auteurs de science-fiction n’entre pas dans le champ de vision des critiques de littérature pure et de littérature jeunesse, ils ont, cependant, ainsi que leurs œuvres, reçu les faveurs et l’amour des fans de science-fiction, toutes sortes d’activités amicales et de salons concernant la science-fiction continuant d’être organisés sous un soutien invétéré (dans la Chine des années 1990, ce genre de phénomène est relativement rare). Néanmoins, Kehuan Shijie est après tout un magazine, il possède sa ligne éditoriale, il ne publie presque pas de science-fiction jeunesse, la science-fiction très littéraire est aussi rare dans ce magazine. Par conséquent, si la science-fiction chinoise n’a pour seul espoir que ce magazine produise un grand miracle, c’est aussi une façon de pensée non réaliste. La littérature de science-fiction chinoise doit réaliser encore plus de pluralisme, et a juste besoin de plus de magazines littéraires de science-fiction.

C. Les débouchés de la science-fiction chinoise

1. Les maisons d’éditions doivent surmonter l’impatience de l’édition, les auteurs de science-fiction doivent surmonter leurs propres faiblesses et exploiter leurs points forts

Après le milieu des années 1990, après de nombreuses années de manquement des ouvrages de science-fiction chinoise, les lecteurs ressentirent encore plus une sensation « d’assoiffement », la demande était forte, les voix appelant les œuvres de science-fiction étaient hautes, c’est aussi la raison pour laquelle l’édition d’ouvrages de science-fiction fut prospère pendant un temps. Cependant, on ne peut nier qu’il y a déjà eu une période qui a vu se former un conflit entre les auteurs de science-fiction et les maisons d’édition : les maisons d’édition, pour produire un retentissement, ont pour habitude d’éditer des séries et des collections, et ont également pour habitude de se presser en foule pour éditer un genre de livre qui se vend bien, ce qui fait que les sujets et les thèmes des ouvrages de science-fiction publiés étaient tous similaires. Cependant, les auteurs de science-fiction sont peu nombreux, beaucoup sont en train de se développer, ne sont pas encore suffisamment préparés et vont au front sans préparation, et s’occupent en même temps d’écrire des manuscrits de grande taille pré-commandés pour plusieurs maisons d’éditions, la qualité des ouvrages « produits en masse » n’étant naturellement pas très élevée. Alors, les maisons d’édition et les auteurs sont peut-être tous impatients, ce qui donne naissance à un « cercle vicieux », ce qui étrangle très probablement dans le berceau la littérature de science-fiction chinoise à peine renaissante. Par conséquent, pour ce qui est des éditeurs, ils devraient faire tout leur possible pour éviter leur psychologie versatile ; et pour ce qui est des auteurs, ils devraient regarder clairement leurs points forts et leurs faiblesses, et élever autant que possible leur maîtrise littéraire et scientifique. Que ce soit pour écrire de la science-fiction pour adulte ou pour enfant, il faut absolument atteindre cette position, et également faire tous ses efforts pour former son propre style. Pour les auteurs ayant pour ambitions de se consacrer à la vente de leurs écrits, il faut aussi réfléchir au facteur du marché et étudier les règles du marché.

2. Encourager le pluralisme des styles créatifs

La science-fiction des années 1980 a déjà été sujette à débat entre la « science » et les « lettres », ce qui est en réalité la manifestation du monisme de la pensée de création — on veut toujours encadrer les autres avec notre propre conception de l’écriture. En réalité, qu’est-ce que la littérature de science-fiction, qu’est-ce que le concept de la science-fiction, que ce soit en Chine ou dans le monde, cela n’a pas encore été déterminé jusqu’à aujourd’hui. Le fait de vouloir absolument donner un cadre à la science-fiction est la manifestation d’une étroitesse d’esprit. La société chinoise post-années 1990 est une société de l’explosion des connaissances des hautes technologies, les groupes de lecteurs subirent sans cesse des changements, le niveau des lecteurs ne cessa pas non plus de monter. Par conséquent, la création de science-fiction devrait encourager le pluralisme stylistique, moins débattre et plus écrire. Les anciens auteurs devraient accorder plus de soutien aux jeunes auteurs et soutenir leur exploration artistique. Les jeunes auteurs devraient demander modestement conseil aux anciens auteurs et puiser dans leur expérience d’écrivains. En ce qui concerne les ouvrages, il faudrait également encourager la pensée « peu importe que le chat soit noir ou blanc, du moment qu’il attrape les souris », il faut juste que ce soit de bons ouvrages, et ne pas se limiter à un seul modèle. Suivre les changements rapides des sciences et techniques, l’accélération de l’obsolescence des connaissances, les jeunes et les anciens auteurs doivent tous, à tout moment et où que ce soit, réajuster sans cesse leur écriture, et ne pas toujours suivre les sentiers battus toiser les nouvelles choses avec un regard vieillot.

3. Les théoriciens doivent améliorer leur propre formation scientifique, suivre de près la science-fiction, et créer un sol théorique pour la science-fiction chinoise

Les théoriciens ne tiennent pas compte de la science-fiction, mis à part l’existence de préjugés déterminés sur la science-fiction, la plupart n’y prêtent pas attention, du fait qu’ils ont peu de connaissances scientifiques et techniques, puisqu’ils viennent tous du domaine des sciences humaines. Les revues théoriques, ou au moins les revues théoriques de la littérature jeunesse, devraient accorder à la science-fiction un zone adéquate, afin que la littérature de science-fiction, à l’instar de la littérature jeunesse et des contes, obtienne une attention convenable. Un guide théorique approprié serait très profitable pour l’écriture des auteurs de science-fiction.

4. L’intérêt et le soutien apportés par l’Association chinoise des écrivains, l’Association chinoise de vulgarisation scientifique, ainsi que les organismes intéressés sont le catalyseur de la croissance de la littérature de science-fiction chinoise

Durant une longue période, la littérature de science-fiction chinoise suivait son cours indépendamment. Depuis les années 1990, l’Association chinoise des écrivains, l’Association chinoise de vulgarisation scientifique, ainsi que les organismes intéressés apportèrent de nouveau leur soutien et leur intérêt à la science-fiction, ce qui représente aussi une des raisons de la « re-popularisation » de la science-fiction chinoise dans les années 1990. Un soutien officiel serait capable d’activer fortement l’amélioration de la situation de la littérature de science-fiction chinoise, et pourrait la faire réapparaître brillamment.

Au début du siècle, la littérature de science-fiction chinoise fit face à de nouveaux défis et de nouvelles opportunités, que ce soit les maisons d’édition ou les auteurs, ils devraient tous saisir cette chance, publier plus d’œuvres de qualité, et apporter une contribution adéquate pour que la science-fiction chinoise sorte stablement de sa situation de régression pour se diriger vers la prospérité.

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1 Cet article est une traduction assez libre de Yang Peng 杨鹏, « Jiushi niandai Zhongguo kehuan wenxue saomiao 九十年代中国科幻文学扫描 », in Wang Quangen 王泉根, Xiandai Zhongguo kehuan wenxue zhuchao 现代中国科幻文学主潮 (Les Princpaux courants de la littérature de science-fiction chinoise moderne). Chongqing : Chongqing, 2011, pp. 278-283
2 Le mouvement cyberpunk est un courant littéraire et artistique né dans les années 1980 sous l’impulsion de l’écrivain américain William Gibson (1948-) et de son roman The Neuromancer (1984). Il décrit un avenir déchiré entre réalité et virtualité, au sein duquel quelques personnages tentent de vivre ou survivre dans des mondes alternatifs qui préfigurent des lendemains plutôt obscurs. Dans la lignée des romans dystopiques d’Aldous Huxley (1894-1963) et de George Orwell (1903-1950), les récits de cette mouvance nous préviennent contre les dangers de la technologie à outrance, du totalitarisme et de la mondialisation.
3 Les « trois grandes choses », san da jian 三大件, désigne à l’origine trois objets de la vie courante de la Chine des années 1950-1960, qui étaient la montre, le vélo et le poste de radio. Mais suivant l’évolution des époques, ce que désignent ces « trois grandes choses » a aussi évolué. Dans les années 1990, après l’établissement et le développement du système économique mêlant l’économie de marché et l’économie planifiée, le développement de la production et du marché chinois ont entraîné le peuple vers la consommation, et les « trois grandes choses » de l’époque sont donc devenues la climatisation, le magnétoscope et l’ordinateur ; la télévision alors en noir et blanc a elle aussi évolué en télévision couleur. Après l’évolution des sciences et techniques au XXIe siècle et la banalisation des trois précédentes « grandes choses », les « trois grandes choses » désignent désormais la maison, la voiture et l’argent.
4 La littérature de la « Nouvelle Période », Xin shiqi 新时期, constitue une étape importante du développement de la littérature moderne chinoise et désigne la littérature développée par les hommes de lettres Chinois après la Grande Révolution Culturelle (1966-1976).
5 La « Littérature des cicatrices », Shanghen wenxue 伤痕文学, est apparue en Chine à la fin des années 1970, alors qu’un regain de liberté voyait le jour vis-à-vis des intellectuels et des écrivains notamment, à la suite du procès de la bande des quatre et la critique officielle de Mao Zedong, après sa mort en 1976. Beaucoup d’écrivains ont alors exorcisé un passé marqué par le réalisme-socialiste et la littérature officielle, en offrant une vision crue et directe de la société chinoise, marquée notamment par les traumatismes de la Campagne des cent fleurs (1957), Baihua yundong 百花运动, et la condamnation des intellectuels qui s’ensuivit, le Grand Bond en avant (1958-1960), Da yuejin 大跃进, et la famine, et enfin la révolution culturelle.
6 La « Littérature de réflexion », Fansi wenxue 反思文学, est un genre littéraire de Chine continentale né après la Grande Révolution Culturelle, dans lequel les auteurs réfléchissent sur la Révolution Culturelle et émettent des critiques, font le bilan des leçons des expériences de l’Histoire, avertissent le grand public, et indiquent que la responsabilité de l’écrivain est de critiquer les erreurs politiques.
7 La « Littérature de réforme », Gaige wenxue 改革文学, est un courant littéraire apparaissant après la Grande Révolution Culturelle. Parmi les œuvres représentatives de ce courant, nous retrouvons Zhong gu lou 钟鼓楼 de Liu Xinwu ou encore Chenzhong de chibang 沉重的翅膀 de Zhang Jie 张洁 (1937-).
8 Le mouvement de la « Quête des racines », Xungen wenxue 寻根文学, est un mouvement littéraire chinois contemporain né en 1985 autour des écrivains Han Shaogong 韩少功 (1953-), A Cheng 阿城 (1949-), Zheng Wanlong 郑万隆 (1944-) et Li Hangyu 李杭育 (1957-). Les écrivains de ce mouvement ont chacun une région de prédilection. A Cheng, par exemple, place ses récits dans les régions où il a vécu en tant que « jeune instruit » durant la Révolution culturelle. Le choc provoqué par la découverte du monde rural, sans rapport avec la vision officielle, a en effet conduit ces écrivains à vouloir rendre compte de cette réalité, en usant sur le plan formel aussi bien du réalisme que de la prose poétique ou du fantastique. Ils ont ainsi renouvelé et enrichi la littérature chinoise contemporaine. L’œuvre du prix Nobel de littérature Mo Yan 莫言 se rattache également à ce mouvement.
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